Interview : « L’approche de Sea4Value peut aider à fournir des matières premières durables à l’Europe. » 

4. mai 2022 | Général

L’été dernier, nous avons parlé de Sea4Value. Dans le cadre de ce projet financé par l’UE, des technologies doivent être développées afin de récupérer des minéraux et des métaux comme le gallium, l’indium et le lithium des concentrés du dessalement de l’eau de mer que l’on appelle les saumures. Parmi les partenaires du projet, nous comptons l’association allemande de la technique chimique et de la biotechnologie DECHEMA, Gesellschaft für Chemische Technik und Biotechnologie e.V.

Monsieur Daniel Frank, chef de projet en gestion des eaux à la DECHEMA, répond à quelques questions concernant cette approche de recherche qui pourrait faire de la saumure une autre source de matières premières dans l’UE en plus de l’extraction minière et du recyclage sur métaux-industriels.net.

Monsieur Frank, Sea4Value est un projet communautaire européen qui regroupe 17 partenaires au total. Comment se passe la collaboration dans un si grand projet ?

C’est un projet ambitieux pour le moins que l’on puisse dire. Nous avons commencé notre projet en juin 2020 et nous ne nous sommes pas vus une seule fois « en vrai » depuis, cela s’est passé uniquement en ligne. Nous nous sommes donc plutôt concentrés sur l’essentiel. Avec la Dniprovsk State Technical University, nous avons un partenaire ukrainien dans l’équipe de projet. En tant que consortium, nous nous efforçons actuellement d’être un maximum aux côtés de l’établissement et de ses collaborateurs, mais nous ne pouvons pas estimer l’évolution de la situation.

Quelle mission la DECHEMA accomplit-elle concrètement dans le groupe de projet ?

La DECHEMA s’est beaucoup occupée de la mise en place et du développement de la base de données contenant la liste des analyses des échantillons. Elle permet de reconnaître la répartition des concentrations en métaux et sel dans le monde en un coup d’œil.

Actuellement, nous nous concentrons sur la création d’un concept de commercialisation pour les produits récupérés. Pour sa réalisation, nous adoptons l’approche d’intermédiaire entre la science et l’industrie dans la plupart de nos projets et pouvons y intégrer cette force. De ce fait, nous n’échangeons pas seulement avec nos partenaires de façon régulière, mais aussi surtout avec des acteurs de la chaîne de valeur pour chacun des neuf éléments et de leurs produits. L’approche de notre projet est encore récente et également considérée avec méfiance. Il s’agit ici d’accomplir un travail de conviction pour que Sea4Value puisse garantir des chaînes logistiques stables et une haute qualité constante des produits.

Le projet est prévu jusqu’à fin mai 2024 et se divise en plusieurs phases. Le prélèvement et l’analyse d’échantillons d’eau pour déterminer sa composition minérale sont désormais terminés. Plus de 100 échantillons au total provenaient de nombreux pays d’Afrique, d’Arabie, d’Europe et même d’Amérique Latine. Y a-t-il déjà une tendance pour savoir quelle région promet les plus grandes réserves ?

Il est intéressant de noter que cela dépend de l’élément. Certains littoraux présentent une forte teneur en magnésium alors que nous pouvions analyser des concentrations relativement élevées en lithium à d’autres points de prélèvements. Grâce à l’approche modulaire, il est possible d’utiliser seulement une partie des technologies adaptées à l’emplacement correspondant de l’usine de dessalement, selon les teneurs des produits à récupérer.

Dans le village de Czerwionka-Leszczyny en Pologne, l’échantillonnage concernait également la saumure de fond. Pouvez-vous déjà nous dire si cette « ressource terrestre » convient à l’extraction des matières premières ?

En principe, je pense qu’il serait une erreur d’exclure d’emblée une ressource. Toutefois, si l’on remarque pendant l’exploration qu’un traitement est inutile d’un point de vue écologique et/ou économique, il faut abandonner cette ressource ou cet endroit et se concentrer sur de nouveaux environnements. Toutefois, la saumure de fond est actuellement très prometteuse en ce qui concerne certaines matières premières critiques, notamment le lithium.

La faisabilité technique doit être vérifiée prochainement aussi par des laboratoires mobiles dans l’est de l’Espagne et dans les îles Canaries. Qu’est-ce qui différencie les deux endroits ?

Des partenaires nous représentent aux deux endroits de façon à assurer la prise en charge permanente des installations. Nous examinons les possibilités techniques, il ne s’agit pas encore d’une grande installation pour le moment. Étant donné que l’exploitation se fera sur une île, nous devons réfléchir dès maintenant au transport le plus efficace possible de produits chimiques et des produits récupérés. Outre d’autres facteurs, nous ciblons particulièrement les frais de transport dans notre analyse du marché. Pour le facteur « île », il convient de procéder à une évaluation critique dans le cas où les produits Sea4Value ne peuvent pas être utilisés sur place.

Monsieur Daniel Frank, chef de projet en gestion des eaux à la DECHEMA e. V.
Source de la photo : DECHEMA e. V

Tout le projet semble tout d’abord engendrer une situation gagnant-gagnant : l’Europe devient plus indépendante en ce qui concerne l’approvisionnement en matières premières, une quantité moins importante de saumure fortement salée se retrouve dans mer, le rendement d’eau potable est augmenté et un modèle commercial totalement nouveau s’ouvre pour les installations de dessalement de l’eau de mer. Existe-t-il pourtant des obstacles à l’établissement de la technologie ?

Où n’y en a-t-il pas ? Nous ne développons malheureusement pas le prochain iPhone, nous travaillons dans un domaine dont une grande partie de la population ne prend conscience que progressivement. Avec la guerre en Ukraine et la crise sanitaire toujours présente, beaucoup de personnes se rendent compte maintenant de l’instabilité des chaînes logistiques et de leur influence sur l’économie en Europe. Sea4Value peut aider à fournir des matières premières durables à l’Europe. D’ici là, il ne s’agit pas seulement de relever les défis techniques dans ce projet de recherche, il faut aussi éveiller et maintenir l’intérêt des acteurs du marché. De nombreux entretiens avec les acteurs se déroulent actuellement selon le même schéma : d’accord, combien pouvez-vous nous fournir ? Mais cela n’est pas envisageable pour le moment : nous ne pouvons pas (encore) donner de prévisions sûres concernant les quantités car aucun emplacement final n’a été défini pour un site de production. Par ailleurs, nous opérons encore dans le traitement des eaux, une chose qui devrait en principe fonctionner, mais qui suscite peu d’intérêt en dehors de la communauté professionnelle.

Si oui, comment pourraient-ils être supprimés et comment la politique peut-elle apporter son aide ?

« La politique » est un terme trop général ici, différentes instances d’action sont à l’œuvre. La Commission européenne a déjà défini des stratégies pour créer un approvisionnement stable en matières premières. Sea4Value est un petit composant subventionné qui peut certainement apporter une contribution et le fera. Mais quand on parle de chaînes logistiques, il faut toujours se poser cette question à un moment ou à un autre : d’où viennent mes matériaux et dans quelles conditions ont-ils été récupérés ou fabriqués ? Cela n’est pas encore assez pris en considération dans les importations, le prix reste souvent le critère décisif, même si les entreprises commencent à voir les choses autrement.  

En 2008, la Commission européenne avait déjà considéré, dans sa « Raw materials initiative », que l’approvisionnement de l’Europe en matières premières critiques était déterminant pour le bon fonctionnement de l’économie européenne. 14 années plus tard, la dépendance des importations n’a pas beaucoup diminué. Les technologies du futur comme l’électromobilité l’augmenteront encore dans un avenir proche. La politique a-t-elle sauté des étapes décisives ?

Sûrement, tout comme « le marché » guette toujours la meilleure marge. La mondialisation nous a ouvert de nombreuses opportunités afin de surmonter les obstacles, mais nous voyons actuellement qu’un système commercial mondial avec peu de capacités de stockage et de productions « à la demande » peut être très fragile. Les considérations à long terme donnent certainement l’occasion à des projets comme Sea4Value de devenir un autre pilier possible pour l’extraction des matières premières. En revanche, on conclura de nouveaux accords commerciaux à court terme (ou on y sera obligé) et, dans l’idéal, on veillera davantage à prendre des décisions plus durables et conscientes concernant l’origine des marchandises.

Au cours des derniers mois, les rapports sur l’extraction des matières premières issues de sources secondaires et/ou l’extraction ainsi que l’exploitation de nouvelles réserves en dehors de la Chine se sont multipliés. Cela ne devrait pas passer inaperçu dans l’Empire du Milieu : des entreprises chinoises ont-elles déjà pris contact avec vous ?

Oui. En même temps, nous échangeons également avec des acteurs de la région du Golfe et d’Australie.

Quelles sont les prochaines étapes pour Sea4Value ?

Nous allons tout d’abord continuer à développer nos approches technologiques. Par la suite, l’installation mobile sera construite. Nous avons des échanges permanents avec des entreprises et des multiplicateurs afin de maintenir le dialogue concernant notre approche de récupération de matières premières critiques et d’une meilleure captation d’eau dans les installations de dessalement pour pouvoir alimenter les marchés de demain.

Nous vous remercions pour l’entretien.

Vous trouverez ici de plus amples informations sur ce projet.

Photo : iStock/Nuno Valadas

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